L’humain augmenté en Supply Chain : entre innovation et échecs
Entre l’essor de l’IA, la transformation des méthodes de travail et la quête de souveraineté technologique, les acteurs de la Supply Chain cherchent à concilier performance opérationnelle et bien-être des équipes. Mais comment l’innovation, souvent présentée comme la solution miracle, s’articule-t-elle avec les réalités du terrain ?
Lors de la table ronde « Humain augmenté : la valeur ajoutée par la techno et le digital », des experts comme Pierre Chaffardon (Generix), Vanessa Clemendeau (Sanofi), Christophe Plouzeau (Louis Vuitton Malletier) ou encore Christophe Vandrome (Kuehne+Nagel) ont partagé leurs retours d’expérience.
IA et gestion des ressources : le combo au service de la performance et de la rétention en Supply Chain
Le grand enjeu de l’IA en logistique est l’aide à la décision pour mieux gérer les ressources humaines. Lors de la table ronde « Humain augmenté : la valeur ajoutée par la techno et le digital », Christophe Vandrome, Contract logistics Managing Director France de Kuehne+Nagel partageait son rêve d’une IA d’aide à la décision pour allouer les tâches selon les compétences et préférences des employés. Son objectif étant d’améliorer à la fois leur satisfaction et la performance et in fine la rétention.
Aujourd’hui, quelques POC fonctionnent en Europe sur ce principe mais le passage à l’échelle reste complexe car il exige d’évaluer les données RH (compétences, performances) et de structurer leur capture afin d’alimenter les modèles d’affectation et de planification des ressources. Christophe Vandrome mettait également en garde contre l’usage déshumanisant des données de productivité pour manager les équipes « ce n’est pas ça la vraie vie dans nos entrepôts. Si on veut avoir des gens avec la banane, il faut aussi qu’on manage nos datas dans le bon sens et très intelligemment ».
Crédit photo : Nathalie Vergès photographie
La gestion des ressources en entrepôt s’est aussi retrouvée au cœur des échanges lors de l’un des ateliers de l’après-midi dédié aux « Tendances Technologiques en Supply Chain ». Un sondage en direct a permis de comparer les perceptions de la salle à celles du baromètre publié en début d’année par le LAB Digital & Techno de FRANCE SUPPLY CHAIN concernant l’IA dans la Supply Chain.
Le principal apport de l’IA en Supply Chain d’après les sondés de 2025 et la quarantaine de participants aux ateliers reste inchangé : l’optimisation de la demande grâce à l’IA (Demand Sensing). Des témoignages en ont détaillé des applications visant l’anticipation fine des activités, c’est-à-dire du resource planning en entrepôt (suite Databricks, corrélation multi-paramètres, machine learning, gains jusqu’à 10% sur les coûts de ressources) dont voici un résumé :
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Données utilisées : DRP (Distribution Requirements Planning), carnets de commandes entrants/sortants, indicateurs de productivité, paramètres métiers et supply chain, température et autres variables capturables; corrélation multi-paramètres pour affiner l’anticipation des besoins en ressources.
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Outils et architecture : algorithmes de machine learning exécutés sur suite Databricks; intégration de multiples typologies de paramètres pour prédiction à la maille journalière des activités inbound, outbound, inventaire, packing et métiers.
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Résultats : planification de ressources (intérimaires, congés, arrêts) au niveau jour/heure/demi-journée/4 heures ; gain jusqu’à 10% sur l’optimisation du coût des ressources selon le patron du site ;, freiné par ressources/temps.
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Défis : pour un passage du pilote à un déploiement plus large (ex. en Pologne), l’hétérogénéité des sites nécessite de re-cartographier la situation locale, connecter données RH (compétences, performances souvent tacites chez les managers), et construire une base de connaissances opérationnelle.
Méthodes de travail et échecs au cœur de l’innovation
Tous les intervenants de la table ronde se sont accordés sur l’importance de rapidement expérimenter, accepter l’échec et pivoter dans le cadre de projet de transformation digitale ou technologique. Pierre Chaffardon, General Manager EMEA NORTH & APAC de Generix illustrait en rappelant que la valeur de l’IA réside dans la capacité à expérimenter et se tromper vite, en ne retenant que les cas d’usage alignés avec les objectifs business « sur la partie Computer Vision, on a développé des dizaines de cas d’usage à l’essai avec des clients [en co-construction] avant finalement de n’en retenir que 2 qu’on est en train de passer à l’échelle ».
Christophe Plouzeau, CIO de Louis Vuitton Malletier estime quant à lui qu’innover implique d’accepter un taux d’échec de 20 à 30% des initiatives. Il insistait sur la nécessité de mesurer l’adoption réelle des outils sur le terrain (loin des bureaux parisiens) et sur les chamboulements provoqués par les pays asiatiques « il faut avoir des équipes en local. Il faut avoir des équipes qui sont capables de s’imprégner de cette culture-là. Bien sûr, il y a des dimensions réglementaires, la Chine exige des solutions chinoises, donc il faut s’y adapter. Mais d’une manière générale, l’Asie a inventé, notamment dans l’interaction avec ses clients, des réseaux sociaux qui sont centraux dans leur vie […] ce sont des écosystèmes qu’il faut maîtriser et on les maîtrise mal depuis Paris. »
Entre agilité et déconstruction
L’augmentation humaine par l’IA va durablement transformer les méthodes de travail. La familiarisation progressive des équipes avec les outils IA du quotidien tel que des ChatGPT d’entreprise, prépare le terrain pour des transformations plus structurelles. Au cours de son intervention aux RISC Vanessa Clemendeau, SVP – Global Head of Supply Chain chez Sanofi partageait une conviction « les organisations doivent se préparer à une ère des agents IA, ma génération est la dernière qui n’aura à gérer que des humains. Demain, on va gérer des équipes mixtes agents autonomes et humains ».
Data, modèles de LLM et Souveraineté
Crédit photo : Nathalie Vergès photographie
En réponse à une question du public sur le traitement des données en amont d’un déploiement d’outil digital, Christophe Vandrome recommandait de ne pas attendre des données parfaites pour lancer des projets IA « On démarre même si la data n’est pas bonne et on ajuste. En fait, on reste dans un mouvement perpétuel. Bien souvent, les datas que nous donnent nos clients ne sont pas forcément exhaustives. »
Et Vanessa Clemendeau de compléter « les AI viennent aussi nous aider à structurer quand ça n’a pas été fait en amont. C’était le cas chez Sanofi qui a fait beaucoup d’AI avant d’avoir complètement structuré la data et j’étais un peu surprise quand j’ai rejoint le groupe. Cela étant dit, ça n’empêche pas que cela fonctionne, ça fonctionne un peu moins bien et il faut surtout revenir restructurer la qualité de la donnée. »
En conclusion de la table ronde, Christophe Plouzeau et Pierre Chaffardon ont quant à eux souligné l’importance croissante de la souveraineté, non seulement des données (cloud) « la souveraineté, ce n’est pas juste la France, c’est une souveraineté régionalisée, probablement au minimum dans 3 ou 4 plaques géographiques », mais aussi des modèles d’IA (LLM) pour éviter une nouvelle dépendance stratégique « on ne parle pas de dépendance aux infrastructures, mais une dépendance aux modèles de LLM qu’on est capable de tous diffuser à très grande vitesse dans nos entreprises ».
Les retours d’expérience partagés lors des RISC le montrent : l’IA et les outils digitaux offrent des leviers puissants pour optimiser la gestion des ressources, anticiper les besoins et même repenser les méthodes de travail. Pourtant, leur adoption massive se heurte à des obstacles de taille : la qualité des données, l’hétérogénéité des sites, l’acceptation du changement, ou encore la nécessité de préserver une dimension humaine dans la gestion des équipes.
Les intervenants s’accordent sur un point :
La Supply Chain de demain se construit aujourd’hui
Et c’est peut-être là, le vrai défi de l’augmentation.